Le monnayage de Nîmes au crocodile, as ou dupondius ?

I     - Introduction
II    - Système monétaire et réforme
III   - Où se situ le monnayage de Nîmes au crocodile dans ce système ?
IV   - Analyse métallique
V    - Analyse métrologique
VI   - Conclusions


I - Introduction

L'appellation la plus couramment reprise est celle "d'As de Nîmes". Les arguments avancés sont de diverses natures : La typologie du droit est un rajeunissement du type présent sur l'as républicain, le manque de monnaie divisionnaire à cette époque ou encore le fait que ces monnaies se retrouvent fréquemment coupées. Enfin on trouve sur l'avers et plus rarement sur le revers des monnaies frappées aux types du crocodile de Nîmes un point central. Ce point est visible sur toutes les catégories du monnayage et presque systématiquement sur la dernière phase du monnayage. Il est également visible entre les têtes d'Octave et César sur le monnayage des autres colonies romaines.


Les 4 phases du monnayage nîmois au crocodile, photos coinarchives

Certain ont voulu voir en ce globule la marque unitaire de l'as. C'est le cas de René Majurel qui dans sa belle étude "Les contremarques sur as nîmois" page 256-258 semble ne pas en douter (Ceci lui vaudra d'ailleurs une raillerie de la part de H. Zehnacker : " L'hypothèse mérite à peine d'être réfutée "). Accordons-lui qu'il était courant d'indiquer la valeur faciale sur les numéraires de la république, même si la marque de l'as n'était pas un globule mais un "I".


As républicain, photo coinarchives

Cependant, le même genre de point est visible sur des sesterces, des deniers, des aurei , bref on le retrouve sur nombre de monnaies pour lesquelles la gravure ne couvre pas le centre du grènetis. En effet le tracé du grènetis était déterminé au moyen d'un compas qui laissait une marque au centre du coin. La plupart du temps cette marque était supprimée par la gravure.


Aureus d'Auguste, photo coinarchives

Les responsables monétaires de l'époque n'ayant pas souhaité faire figurer une marque de valeur, il nous reste à identifier le module et l'alliage de ce monnayage afin d'en déterminer sa valeur intrinsèque ainsi que son rang dans le système monétaire en place.

II - Système monétaire et réforme

On sait que si l'as républicain au IIIème siècle avant J.-C. est indexé sur une livre, 324 grammes, son poids va ensuite, au fil des fortes dépenses de guerre de l'état (construction des flottes, paie des légionnaires), décliner lentement pour peser moins de 15 grammes (1/2 once) à la fin de la république.


Bronzes républicains et nîmois, photo coinarchives

L'argent, avec le denier, est à cette époque le principal métal monnayé. Les frappes de bronze sont devenues quelque peu exotiques et leur production est anarchique. C'est Octave devenu Auguste, qui entreprend en 27 une série de réformes dont celle du système monétaire. Il reprend ce qu'avait commencé auparavant César avec l'or et l'argent mais réintroduit également massivement l'usage du monnayage de bronze. La volonté est de lutter contre l'inflation mais également de réorganiser la production afin qu'elle est cours dans chacune des provinces de l'empire. Cette réforme est certainement l'une des premières mis en place par Auguste mais elle a dans un premier temps été appliquée dans les provinces orientales. Il semble difficile de trouver une date claire concernant sont application dans les provinces occidentales. Selon les sources on trouve des dates allant de 27 av. J.-C. à 13 av. J.-C. Cependant la date de 19/18 av. J.-C. revient le plus souvent (H. Zehnacker par exemple).

Ce nouveau système comprend deux alliages de cuivre de valeur différente : l'orichalque et un alliage de cuivre quasiment pur. Si aujourd'hui l'orichalque est synonyme de laiton, mélange de cuivre et de zinc, il désigne sous le haut empire un cuivre jaune obtenu à partir d'un mélange de cuivre et d'un métal blanc comme le zinc ou l'étain (donc du bronze ou du laiton). Ce métal, très apprécié dans l'antiquité, avait un cours supérieur à celui du cuivre. Là encore on trouve différent coefficient : certains donnent un ratio entre le cuivre et l'orichalque de 2 à 3. E. Babelon donne un rapport de 3 à 4 (" Introduction générale à l'étude des monnaies de l'antiquité " page 23). Enfin H. Mattingly et E.A. Sydenham propose d'établir un rapport entre le cuivre et l'orichalque de 3 à 5. (RIC I, page 26). On retiendra cette dernière valeur pour les données ci-dessous.

La base de ce système est le sesterce qui aligné sur l'once (1/12 de la livre) est frappé pour un poids théorique de 27,28g d'orichalque.
On retrouve alors les dénominations suivantes :
- 1 sesterce = 1 once = 27,28 grammes d'orichalque.
- 1 dupondius = ½ sesterce = 13,64 grammes d'orichalque.
- 1 as = ¼ sesterce = 11, 37 grammes de cuivre.

III - Où se situ le monnayage de Nîmes au crocodile dans ce système ?

Cette question nécessite les analyses métalliques et métrologiques d'une population de pièces non choisies et suffisamment nombreuses pour être représentatives. On trouve plusieurs auteurs qui nous fournissent des relevés précis basés sur l'étude de trouvaille, M. Grant dans " From Imperium To Auctoritas ", J.B. Giard avec l'étude du trésor de Port-Haliguen ou encore H. Zehnacker avec sont étude de la trouvaille de Villeneuve-au-Châtelot.

IV - Analyse métallique

Le tableau ci-dessous, extrait de la page 66 de " Trésor monétaire VI ", présente les résultats, déterminés à l'aide du cyclotron du C.N.R.S. à Orléans, de l'étude métallique effectuée sur 3 pièces s'apparentant au type 1 (1. Nîmes I, 1), 7 pièces s'apparentant au type 2 (2. Nîmes I, 2-5) et 1 pièce du type 3 (3. Nîmes II).


Les monnaies au crocodile de Nîmes sont donc frappées dans un bronze composé principalement de cuivre, d'étain et de Plomb. On retrouve également des traces d'antimoine, de zinc et d'arsenic. Il semble que la première phase du monnayage (type 1 ou série lourde) ne comporte pratiquement pas de plomb, même si une pièce déroge à la règle. Les pièces du deuxième type présentent en revanche un titre inférieur avec une forte quantité de plomb, en moyenne 9% soit autant que d'étain. Il faut cependant noter des variations très importantes d'une pièce à une autre. La 3ème phase du monnayage retrouve un meilleur titre avec un métal présentant peu de plomb. Cependant une seule pièce ayant été considérée on notera la fragilité de ce résultat. La dernière phase du monnayage, non représentée dans cette trouvaille, ne figure pas dans cet examen.

Ces données rejoignent en partie l'analyse spectrochimique réalisée par M. Grant. On retrouve le tableau ci-dessous dans " From Imperium To Auctoritas " page 493.


Les pourcentages de métaux sont indiqués par des lettres de A à G, A étant le plus fort pourcentage, env. 15-23%, et G désignant la présence de traces. Comme pour l'analyse de H. Zehnacker, la seconde phase du monnayage voit son titre dévalué par rapport à la première. En revanche, il semble ici que la composition métallique soit la même pour les types 2 (I,2) et 3 (II). Enfin cette analyse nous montre que la dernière phase du monnayage est de composition semblable à la première avec un fort taux d'étain et pratiquement pas de plomb.

V - Analyse métrologique

Les poids présentés ci-dessous sont une moyenne établie à partir des relevés de M. Grant, H. Zehnacker, et J.B. Giard. Ils portent donc sur un grand nombre d'exemplaire pour chacun des groupes (On laissera de coté les poids médians qui sont proches) :
Type 1, poids moyen : 16,85 g.
Type 2, poids moyen : 12.20 g.
Type 3, poids moyen : 13,27 g.
Type 4, poids moyen : 12,9 g.

Il existe par ailleurs une importante amplitude de poids pour les deux premières séries. Le Type 1 se trouve dans une fourchette allant de 11 g à plus de 20g. Le types 2 vari de moins de 8g à plus de 17g. Les types 3 et 4 sont nettement plus constants avec une amplitude qui ne dépasse rarement 1 g.

VI - Conclusions

On est tenté de voir dans la première phase du monnayage au crocodile de Nîmes une monnaie de valeur plus forte que celle des émissions suivantes, mais le poids de cette série lourde inscrit ce monnayage dans la continuité des frappes de bronzes de la fin de la république et notamment celles des colonies de Lyon, Vienne et Orange. Les bronzes d'Orange produits quelques années avant les premiers bronzes au crocodile ont un poids moyen relevé par M. Amandry dans Roman Provincial Coinage de 17.37 g. Ces monnaies frappées à une période ou l'as est semi-oncial sont très certainement des dupondii. En effet la tendance étant plutôt à la production de monnaies fiduciaires il est peut vraisemblable qu'elles aient été frappées pour un poids supérieur à leur valeur d'échange.


Dupondius d'Orange, merci au webmaster du site Numismatique Montpellier pour le prêt de cette photo.

La première émission du monnayage nîmois au crocodile, frappée durant une courte période, présente les mêmes caractéristiques et en est en tout état de fait émis pour la même valeur. Ceci permet notamment de la dater antérieurement à la réforme du système monétaire d'Auguste.
La deuxième phase représente la plus irrégulière, que ce soit au niveau du module ou du titre. Cependant, aucun module dominant ne ressortant nettement, il est vain de voir en ces écarts les frappes de monnaies de valeur différente. On mettra plutôt ces irrégularités sur le compte d'une production hâtive ou encore d'ateliers secondaire plus ou moins ordonnés (cf variété de la classe II).
Les deux dernières phases du monnayage sont quant à elles nettement plus homogène. Il est certain que la production a été réorganisée, probablement suite au lancement massif des frappes d'as au type de l'autel de Lyon. En effet la production des as, commencée dès 8 av. J.-C. par l'atelier de Lyon (et certainement des ateliers secondaires) vient compléter le système et certainement décharger quelque peut la production nîmoise. Même si le poids de ces deux dernières émissions reste légèrement faible par rapport au poids théorique il est évident qu'il s'agit ici de dupondii. Les responsables de la monnaie de Rome n'attachant que peu d'importance à l'ajustage des espèces de bronze ajouté à un poids et un alliage trop éloignés des standards de production des as, on peut conclure en disant que les 4 phases de la production nîmoise correspondent à des dupondii, les 3 dernières s'inscrivant bien dans la réforme d'Auguste.

As de lyon en cuivre et Dupondius de Nîmes en bronze

Enfin, l'importante diffusion des dupondii de Nîmes et des as de Lyon, attestée par de nombreuses découvertes à travers tout l'occident romain, montre que ces monnaies étaient acceptées et estimées comme des devises impériales de premier ordre. Même si le poids pouvait être sensiblement le même entre un dupondii et un as, la confusion n'était pas possible du fait de la couleur du métal - aujourd'hui souvent masquée par les patines - et surtout du type de dessin connu de tous et représentatif d'une valeur.




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