La typologie

  Avers     Revers  

Interprétation de l'avers

avers, 12,95g, 26mm

La gravure de l'avers du dupondius au crocodile nous montre deux bustes nus adossés. Au XVIIIème siècle L. Ménard est l'un des premiers à les identifier correctement (Histoire civile, ecclésiastique et littéraire de la ville de Nîmes).

Le premier regardant à gauche représente Agrippa. Celui-ci porte une couronne navale (rostrale) qui lui fut accordée après la bataille de Nauloque le 3 septembre 36 av. J.-C., où il détruisit la flotte de Sextus Pompée. Cette couronne qui était faite d'or, comprenait un support maintenant, sous une forme stylisée, les proues et les rostres des navires. Faite de métal précieux, elle était donc rigide; cependant elle est le plus souvent reproduite avec des flots de rubans derrière la nuque. Ce détail ne semble pas prouver que les proues et les rostres étaient fixés sur une bande de tissu, il doit plutôt être vu comme un ajout décoratif. Sur les quatre classes du dupondius, Agrippa est représenté avec la même couronne.

Le deuxième buste regardant à droite représente Octave. Dans les deux premières phases du monnayage, celui-ci est nu-tête. Dans la troisième phase, Auguste est couronné de chêne (couronne civique) et, dans la dernière, il porte une couronne de lauriers. A noter que sur la dernière émission figurent les lettres 'P(ater) P(atriae)' : titre accordé à Auguste en 2 av. J.-C. La légende comprend sur toute la durée du monnayage au crocodile les lettres IMP DIVI.F, titre accordé à Octave en 27 av. J.-C.

En Gaule les bustes adossés ne sont pas nouveaux et apparaissent bien avant le dupondius au crocodile sur des monnaies de Vienne, Lyon et Orange. Au dernier siècle de la République et au moment de la naissance du nouveau régime impérial, la typologie monétaire met à l'écart les symboles traditionnels de l'Etat romain. Les images sacrées qui constituaient l'Empire Romain, disparaissent donc au profit de type gentilices, puis personnels. Les monétaires romains, pour faire circuler les idées qu'ils souhaitaient, se servaient de valeurs universelles bien ancrées dans la culture des peuples. Auguste allait même jusqu'à se représenter de manière quasi divinisée sur certaines monnaies.

Le dupondius au crocodile n'échappe pas à la règle, et si les bustes adossés d'Auguste et d'Agrippa représentent les deux vainqueurs de la bataille d'Actium, contre Marc Antoine et Cléopâtre en 31 av J.-C., ils représentent aussi, et principalement, un rajeunissement du thème de l'as républicain : Janus Bifrons.


personification de Janus : bronzes républicain, de sextus pompée et de nîmes. photos coinarchives

Janus qui était l'une des divinités les plus populaires du monde romain se présentait avec deux visages. Comme son homologue féminin, Jana, il avait un rôle d'initiateur et de créateur. On dit qu'il avait un visage tourné vers le passé et l'autre vers l'avenir ; ou l'un vers le ciel et l'autre vers la terre ; l'un en rapport avec le solstice d'été et l'autre avec celui d'hiver. A Rome, son temple principal, fondé par Numa, avait la particularité d'avoir les portes ouvertes en temps de guerre et fermées en temps de paix. Les portes étaient ouvertes en temps de guerre pour lui permettre d'intervenir comme il l'avait déjà fait en faisant jaillir une source d'eau bouillante devant les Sabins.

Pour Auguste le rapprochement à l'image de Janus mettait en commun le fait que tous deux avaient sauvé Rome. Auguste et Janus avaient aussi en commun le fait qu'ils ont eu un rôle de créateur en instaurant un nouveau régime : le principat (pour Auguste).

Interprétation du revers

revers, 12,95g, 26mm

L'image du revers est composée d'un crocodile à droite, colleté, attaché par une chaîne à une palme inclinée. La palme est surmontée à sa gauche par une couronne avec ses lemnisques. Deux palmettes sont placées sous le crocodile. Quelques différences de gravure sont discernables entre les différentes phases du monnayage : pour les deux premières séries, la grande palme est inclinée à droite, et les rubans de la couronne flottent de part et d'autre. On remarque des excroissances sur la gueule des crocodiles de la classe I et II, souvent commentées comme une rangée de dents placée à l'extérieur de la mâchoire supérieure. Sur les exemplaires de la classe II la gueule du crocodile est parfois terminée par un genre de corne. La troisième série montre une palme toujours inclinée à droite, mais les rubans de la couronne flottent seulement à droite. Sur la dernière phase, la grande palme est inclinée à gauche. Enfin, pour l'ensemble du monnayage, on retrouve la légende COL NEM (colonie nîmoise).

Depuis la publication de Léon Ménard (cf bibliographie) le dessin général est reconnu comme étant celui de la commémoration de la bataille d'Actium en 31 av. J.-C. et de la conquête de l'Egypte en 30 av. J.-C.

Le crocodile et la chaîne sont le symbole de l'Egypte vaincu. Les palmettes se trouvant sous le crocodile doivent quant à elles être vues avec la grande palme et la couronne comme le symbole de la victoire d'Actium. Enfin il est fréquent, voir systématique pour la dernière phase du monnayage, que les rubans de la couronne soient remplacés par des serpents. Si leur représentation reste souvent discrète, elle est parfois très nette avec l'ajout d'un œil, en forme de cercle, de globule ou de point. Les serpents se retrouvent aussi bien sur des bronzes romains que gaulois. Si, ils font généralement références à la déesse Salus, ils est probable qu’ils soient ici une évocation du suicide de Cléopâtre.


Merci à Gabalor pour le prêt de cette photo.

Le crocodile était déjà présent sur une monnaie circulant en Orient accompagné de la légende AEGYPTO CAPTA. Sa représentation la queue vers le bas et la gueule fermée, ainsi que la légende, symbolisaient la soumission de l'Egypte.

Cependant la gravure du dupondius au crocodile est tout à fait différente et surprenante. En effet le saurien est représenté relevant dignement la queue et la gueule ouverte. De plus, il est souvent disproportionné avec un corps énorme et un oeil exorbité. Un autre élément troublant est celui de l'arbre auquel est enchaîné le crocodile, qui est en fait une palme. Comment une branche si frêle aurait pu résister à la ténacité d'un crocodile ? Tous ces éléments font que cette face n'est pas aussi simple à analyser.

Beaucoup ont essayé de trouver le sens de ces bizarreries avec plus ou moins de succès. Pour G. Amardel on est ici en présence d'une satyre d'Antoine et de Cléopatre, le crocodile étant Antoine, la palme Cléopâtre et la chaîne le lien " scandaleux " qui les unissait. La corne qui termine la gueule de certain dupondius de la deuxième classe serait alors une caricature de Marc Antoine.

Mais ce n'est que très récemment qu'une adroite interprétation fut donnée par Alain Veyrac. Inspiré par un article de G. Sauron, il remarque dans le crocodile du dupondius nîmois l'image d'un navire animalisé. Ceci explique alors beaucoup de points qui jusque là étaient énigmatiques. Ainsi la queue relevée du saurien serait la poupe du navire et la mâchoire évoquerait la proue. De même, les dents placées à l'extérieur de la mâchoire supérieure du crocodile, visibles sur les deux premières phases du monnayage, auraient en fait représenté les points que l'on retrouve sur le rostre des embarcations. La corne que l'on retrouve sur les exemplaires de la classe II imiterait alors le rostre des galères. Enfin la palme et la chaîne pourraient schématisé le mât et le cordage.


animalisation du navire : bronzes républicain, de Vienne et de Nîmes.

Cette hypothèse apporte une réponse satisfaisante à toutes les "bizarreries" du dessin et inscrit parfaitement le monnayage nîmois dans la continuité des bronzes républicain ou encore ceux des colonies de Vienne, Lyon et Orange. Le revers serait donc comme pour le droit un rajeunissement de l'ancien type avec cette fois ci une évocation animalisée de la proue de navire. Par ailleurs les navires de certains anciens bronzes était déjà, dans une moindre mesure, animalisé avec l'ajout d'un oeil.

En conclusion le dupondius au crocodile qui commémore la victoire d'Actium et la soumission de l'Egypte est porteur de nombreux autres messages plus discrets qui avaient tous pour but de vanter les mérites d'Auguste et d'Agrippa.




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